Haïti après le CPT : le gouvernement Fils-Aimé face aux défis sécuritaires et électoraux

 



Par la rédaction CFinfo9 | 11 mars 2026
⏱️ Temps de lecture : 7 min | 🇭🇹 Politique | Haïti | Transition

EN BREF — Depuis le 7 février 2026, le mandat du Conseil Présidentiel de Transition est terminé. C'est désormais le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé qui dirige Haïti, avec un gouvernement de 18 membres officiellement installé le 3 mars. Face à une crise sécuritaire sans précédent et une décennie sans élections, le nouveau chef du gouvernement a fixé trois priorités claires : sécurité, redressement économique et organisation d'élections crédibles en 2026. Un pari immense. Une responsabilité historique.

UN JALON FONDAMENTAL DANS L'HISTOIRE INSTITUTIONNELLE D'HAÏTI
Le 7 février 2026 n'est pas une date comme les autres dans l'histoire d'Haïti. Ce jour-là, le Conseil Présidentiel de Transition, mis en place en avril 2024 pour gérer la période post-Henry après l'assassinat du président Jovenel Moïse en 2021, a achevé son mandat. Aucun président élu n'a pu être investi dans les délais prévus, faute d'élections organisées dans un pays où la sécurité reste une chimère pour des millions de citoyens.
C'est donc Alix Didier Fils-Aimé, Premier ministre en poste depuis novembre 2024 — lorsqu'il avait succédé à Garry Conille — qui hérite du pouvoir exécutif dans sa totalité. Lui-même avait failli être destitué : le 23 janvier 2026, le Conseil Présidentiel de Transition avait tenté de le limoger, cherchant un remplaçant dans un délai de trente jours. Mais Laurent Saint-Cyr, président du CPT, avait refusé de signer et de publier la motion de destitution dans le journal officiel Le Moniteur. Fils-Aimé avait survécu à cette tentative. Le 7 février, il devenait le seul détenteur du pouvoir exécutif haïtien.
Dans son discours solennel, Fils-Aimé a exprimé la gravité du moment avec des mots forts : je m'adresse à vous en un moment décisif de notre histoire nationale, avec le sens le plus élevé du devoir, dans l'humilité qu'impose la gravité des circonstances. Il a ajouté : la transition n'est pas achevée. Sa mission demeure claire : rétablir la sécurité, organiser les élections afin que chaque citoyen puisse choisir librement ses dirigeants.

LE PACTE NATIONAL : UNE LÉGITIMITÉ CONSTRUITE PAR CONSENSUS
Pour asseoir sa légitimité dans ce contexte de transition sans précédent, Alix Didier Fils-Aimé a mis en place une architecture politique inédite. Le 23 février 2026, lors d'une cérémonie solennelle à la Villa d'Accueil à Port-au-Prince, il a présidé la signature du Pacte National pour la Stabilité et l'Organisation des Élections. Ce document fondateur a réuni des membres du gouvernement, des représentants du corps diplomatique, des acteurs politiques, des représentants des secteurs économique et social, ainsi que des figures de la société civile.
Ce pacte est la preuve que lorsque le pays est en danger, nous pouvons mettre de côté nos différences pour préserver l'essentiel, qui est Haïti, avait déclaré Fils-Aimé. Le Pacte fixe clairement le cadre de son mandat : exercer le pouvoir exécutif jusqu'à la tenue des prochaines élections, selon le calendrier établi par le Conseil Électoral Provisoire. Sans date d'expiration imposée, mais avec une mission précise et un engagement solennel devant la Nation.

UN GOUVERNEMENT DE 18 MEMBRES POUR SAUVER LE PAYS
Le 3 mars 2026, Alix Didier Fils-Aimé a officiellement installé son nouveau cabinet de 18 membres lors d'une cérémonie organisée à la Villa d'Accueil, en présence de diplomates français et américains, de représentants des forces armées, de la Police Nationale d'Haïti et du Conseil Électoral Provisoire. Un signal fort envoyé à la communauté internationale : ce gouvernement bénéficie d'un soutien institutionnel et diplomatique réel.
Dans son discours d'installation, le Premier ministre a été direct et sans ambiguïté : messieurs les ministres, vous devez démontrer votre engagement à sauver le pays. Il a prévenu que les responsables qui serviraient des intérêts partisans plutôt que l'intérêt public seraient tenus responsables. Le temps des beaux discours est révolu. Aujourd'hui, c'est l'heure de l'action.
Raina Forbin a pris les rênes du ministère des Affaires étrangères et des Cultes, l'un des portefeuilles les plus stratégiques dans le contexte actuel. Sa première mission : rassurer les partenaires internationaux, maintenir les canaux diplomatiques ouverts et mobiliser davantage de soutien pour Haïti auprès des instances mondiales. Sandra Paulemon, nommée à la tête du ministère de la Planification et de la Coopération externe, hérite quant à elle d'une mission cruciale : coordonner l'aide internationale et définir les priorités de développement dans un pays où l'aide étrangère représente une part significative du budget de l'État.

TROIS PRIORITÉS, UNE SEULE URGENCE : LA SÉCURITÉ
Le gouvernement Fils-Aimé a fixé trois priorités fondamentales. La première — et de loin la plus urgente — est la sécurité. Le Premier ministre a annoncé un renforcement des capacités opérationnelles de la Police Nationale d'Haïti, des Forces Armées d'Haïti et de la Force de Répression des Gangs, avec pour objectif de reprendre le contrôle total des zones sous l'emprise des groupes criminels et de rétablir durablement l'autorité de l'État.
Le bilan sécuritaire est accablant. Les groupes criminels contrôlent environ 90% de Port-au-Prince et de sa zone métropolitaine. Les déplacements sont devenus impossibles dans de nombreux quartiers. Les entreprises ferment. Les hôpitaux sont débordés. Et selon les Nations Unies, plus d'1,4 million de personnes sont déplacées à l'intérieur du pays. Fils-Aimé l'a dit sans détour : les gangs et leurs complices ne trouveront aucun refuge. Il n'y aura ni repos ni répit tant que nos familles ne pourront pas vivre en paix.
Face à cette situation, la Force de Répression des Gangs, soutenue par la mission multinationale menée par le Kenya et autorisée par la résolution 2793 du Conseil de Sécurité de l'ONU en 2025, poursuit ses opérations aux côtés de la Police Nationale d'Haïti. Les résultats sont mitigés. Certains quartiers ont été partiellement repris, mais la capacité des gangs à se réorganiser et à frapper de nouveaux secteurs reste intacte.

LA DIPLOMATIE AU SERVICE DE LA SURVIE
Sur le plan international, Fils-Aimé a multiplié les initiatives pour renforcer le soutien à Haïti. En février 2026, il a participé à la 50e Réunion ordinaire de la CARICOM à Saint-Kitts-et-Nevis, où il a insisté sur la nécessité d'actions concrètes en matière de sécurité. En marge de ce sommet, il s'est entretenu en bilatéral avec le Secrétaire d'État américain Marco Rubio autour des enjeux liés à la sécurité, à la coopération régionale et au soutien international à Haïti. Il a remercié les États-Unis et d'autres partenaires pour leur appui dans la mise en place de la Force de Répression des Gangs et le renforcement des capacités des forces nationales.
Les États-Unis, l'Union Européenne et les pays de la CARICOM maintiennent leur soutien et leur pression sur les autorités haïtiennes. Le FMI et la Banque mondiale restent en dialogue avec Port-au-Prince pour des programmes d'appui économique. La deuxième priorité du gouvernement — le redressement économique et social — s'inscrit dans cette dynamique : dialogue soutenu avec le secteur privé, accompagnement des agriculteurs et des entrepreneurs, relance de la production nationale et création d'un climat propice à l'investissement étranger.

LE PARI ÉLECTORAL : AOÛT 2026, UN HORIZON INCERTAIN
La troisième priorité du gouvernement est l'organisation d'élections libres, honnêtes et crédibles. Le Conseil Électoral Provisoire a fixé les dates : premier tour en août 2026, résultats définitifs attendus d'ici janvier 2027. Une feuille de route ambitieuse — certains diront irréaliste — dans un pays qui n'a pas organisé d'élections nationales depuis 2016. Une décennie sans mandat populaire, sans légitimité démocratique directe.
Le Pacte National prévoit un processus électoral moderne et transparent : fiabilité du registre électoral par l'émission de cartes d'identification nationales, logistique compatible avec les nouvelles divisions administratives, utilisation des technologies numériques pour publier des résultats partiels quelques heures après la fermeture des bureaux, et même l'intégration des Haïtiens de la diaspora sur le registre électoral pour leur permettre de participer aux prochaines élections.
Mais les experts politiques sont unanimes : le principal défi n'est pas logistique, il est sécuritaire. Sans zones sûres permettant aux citoyens de voter librement et sans crainte, toute élection risquerait d'être entachée de violences et de contestations. Le gouvernement n'a d'ailleurs pas encore publié de budget électoral détaillé ni de feuille de route précise expliquant comment le scrutin se déroulera dans les conditions sécuritaires actuelles.

À RETENIR
▪️ Le CPT a pris fin le 7 février 2026 — Fils-Aimé dirige seul le pays
▪️ Le Pacte National pour la Stabilité signé le 23 février 2026 — large consensus politique
▪️ Cabinet de 18 membres officiellement installé le 3 mars 2026
▪️ Raina Forbin aux Affaires étrangères, Sandra Paulemon à la Planification
▪️ Les gangs contrôlent environ 90% de la zone métropolitaine de Port-au-Prince
▪️ Plus d'1,4 million de déplacés internes selon les Nations Unies
▪️ La FRG soutenue par le Kenya poursuit ses opérations
▪️ Calendrier électoral : premier tour prévu en août 2026
▪️ Entretien bilatéral avec le Secrétaire d'État américain Marco Rubio en février 2026
Haïti est à un tournant. Alix Didier Fils-Aimé porte sur ses épaules le poids d'un pays épuisé, blessé, mais pas résigné. Le Pacte National est signé. Le gouvernement est en place. Les priorités sont clairement définies. Mais entre les engagements politiques et la réalité brutale des rues de Port-au-Prince, il y a un abîme que seule l'action concrète et soutenue pourra combler. Haïti avance, pas à pas, dans l'obscurité. Mais avec une détermination que rien ne semble pouvoir briser. 

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